Etape 06: De Nasbinals à St Chély d’Aubrac

Encore un jour dans la majesté de l’Aubrac

 

DIDIER HEUMANN, MILENA DELLA PIAZZA, ANDREAS PAPASAVVAS

 

Si vous ne voulez que consulter les logements de l’étape, allez directement au bas de la page.

L’Aubrac est un dépaysement absolu, grandiose et sévère. La solitude immense, l’absence de repères font de ce pays un non-lieu touristique, un de ces lieux magiques qui bercent notre imagination. C’est un pays aux frontières de l’irréel, un pays dont on ne sait préciser de quoi sa magie est faite. C’est un vaste plateau de schistes et de granites, recouvert ci et là de coulées de basalte, une grande ellipse de 55 km de long sur 40 km de large, rattachée aux monts de la Margeride, enserrée par les eaux souvent tumultueuses de la Tuyère et les eaux plus calmes du Lot.

Le chemin s’en va toujours direction sud-ouest dans la steppe nue. Et ceci jusqu’à Aubrac, où alors il quitte le plateau. Aujourd’hui, nous sommes d’abord en Lozère, presque jusqu’au village d’Aubrac, puis en Aveyron, sur les pentes descendantes des Monts d’Aubrac.

Encore une journée à contempler, dans la première partie de l’étape, les images d’un pays presque dénudé, dans de douces ondulations de prairies, couvertes au printemps de milliers de fleurs sauvages, dans des plaines où d’autres milliers de vaches brunes broutent en silence. L’air y est pur et aucun arbre n’arrête le regard ni le vent. Parfois, de petites tâches de forêts se lèvent au milieu de pâturages infinis. L’Aubrac, c’est le pays du bétail et les hommes sont presque absents. L’Aubrac, c’est un peu la pampa argentine, les savanes du Missouri, un “désert d’herbes” comme on l’a souvent aussi nommé. Ici, rien ou si peu de chose ne rompent la monotonie et l’uniformité. Ces vastes solitudes où le pèlerin chemine des heures en n’apercevant au loin qu’un rare arbre ou un frêle buisson, étaient couvertes autrefois de vastes forêts. Il n’en reste que de modestes lambeaux. Ces hautes futaies à jamais disparues appartenaient à l’hôpital d’Aubrac, qui gérait aussi les forêts sises en dessus d’Aubrac et celles en dessous, jusqu’à St Chély d’Aubrac, forêts encore présentes de nos jours

Dans les collines arrondies, il arrive aussi que la lande remplace le pâturage. De nombreux blocs de granit sont placés ici et là, souvenirs d’une période où les glaciers y ont laissé des traces de leur passage. Aubrac signifie “Alto braco” (plaine haute). Les mêmes paysages de pâturages se succèdent, les hameaux s’espacent davantage. Le paysage est semé de vieux “burons”, des cabanes de pierre volcanique solide, aux toits pentus, où, il y a assez longtemps maintenant, les bergers y résidaient pour faire le fromage et se protéger des vents violents qui soufflent ici. Dans cet océan de verdure, les caprices des vents peuvent devenir terribles, sans rideau de montagnes pour réfréner leur élan. Un de ces vents est “Lo Biso”, la terrible bise qui vient du Nord. Un autre est “Lo Traverso”, un autre vent du Nord qui amène les nuages. “L’Olto” (aussi nommé l’autan) vient du Sud, un vent sec et violent. Parfois, un autre vent sec et chaud, “Lo Souledre”, souffle aussi violemment.

Les dénivelés aujourd’hui (+276 mètres/-642 mètres), sur le papier, ne sont pas imposants, mais c’est une étape assez difficile. Le début de l’étape, c’est une longue montée, parfois éprouvante, sur le plateau ondulant pour atteindre 1324 mètres d’altitude. Le chemin passe le plus souvent sur des “drailles” (chemins à bétail), dans d’immenses pâturages délimités par des murets de pierre et des fils de fer barbelés. Le pays appartient aux vaches et aux pèlerins. C’est juste extraordinaire. Parfois de petits cours d’eau surgissent ça et là.

Après Aubrac, lorsque le chemin quitte le plateau, c’est une descente difficile, parfois très raide sur des chemins caillouteux, vers St Chély d’Aubrac. Cette descente peut être un peu ”terrible” par mauvais temps. Dans ces conditions, prenez plutôt la route qui descend à Chély-d’Aubrac.

 

Voici une étape presque exclusivement sur les chemins, ce qui est assez rare sur le Chemin de Compostelle:

Goudron: 2.9 km

Chemins: 13.3 km

Parfois, pour des raisons de logistique ou de possibilités de logement, ces étapes mélangent des parcours opérés des jours différents, ayant passé plusieurs fois sur la Via Podiensis. Dès lors, les ciels, la pluie, ou les saisons peuvent varier. Mais, généralement ce n’est pas le cas, et en fait cela ne change rien à la description du parcours.

Il est très difficile de spécifier avec certitude les pentes des itinéraires, quel que soit le système que vous utilisez. Les montres GPS, qui mesurent la pression barométrique ou l’altimétrie, ne sont guère plus convaincantes que les estimations basées sur des profils cartographiés. Il existe peu de sites sur Internet pouvant être utilisés pour estimer les pentes (trois au maximum). Étant donné que ces programmes sont basés sur une approximation et une moyenne autour du point souhaité, il peut y avoir de grandes variations d’un logiciel à l’autre, en raison de la variation entre deux points (par exemple une dépression suivie d’une bosse très proche). Un exemple? Sur le GR36, le long de la côte bretonne, l’altitude est rarement supérieure à 50 mètres au-dessus du niveau de la mer, mais l’itinéraire continue de monter et descendre toute la journée. Pour un parcours d’une vingtaine de kilomètres, un logiciel donnera 800 mètres d’altitude, encore 300 mètres. Qui dit la vérité? Pour avoir fait le parcours plusieurs fois, les jambes disent que la différence d’altitude est plus proche de 800 mètres! Alors, comment procédons-nous? Nous pouvons compter sur le logiciel, mais nous devons être prudents, faire des moyennes, ignorer les pentes données, mais ne considérer que les altitudes. De là, ce n’est que des mathématiques élémentaires pour en déduire les pentes, en tenant compte de l’altitude et de la distance parcourue entre deux points dont l’altitude est connue. C’est cette façon de faire qui a été utilisée sur ce site. De plus, rétrospectivement, lorsque vous “estimez” l’itinéraire estimé sur la cartographie, vous remarquez que cette façon de faire est assez proche de la vérité du terrain. Lorsque vous marchez souvent, vous avez assez rapidement le degré d’inclinaison dans les yeux.

Voici un exemple de ce que vous trouverez. Il suffit de prendre en compte la couleur pour comprendre ce qu’elle signifie. Les couleurs claires (bleu et vert) indiquent des pentes modestes de moins de 10%. Les couleurs vives (rouge et brun foncé) présentent des pentes abruptes, le brun dépassant 15%. Les pentes les plus sévères, supérieures à 20-25%, très rarement plus, sont marquées de noir.

Nous avons divisé l’itinéraire en plusieurs sections, pour faciliter la visibilité. Pour chaque tronçon, les cartes donnent l’itinéraire, les pentes trouvées sur l’itinéraire et l’état du GR65. Les itinéraires ont été conçus sur la plateforme “Wikilocs”. Aujourd’hui, il n’est plus nécessaire d’avoir des cartes détaillées dans votre poche ou votre sac. Si vous avez un téléphone mobile ou une tablette, vous pouvez facilement suivre l’itinéraire en direct. Pour ce chemin, voici le lien:

https://fr.wikiloc.com/itineraires-randonnee/de-nasbinals-a-st-chely-daubrac-par-le-gr65-29858610

Section 1: En route vers les grandes “drailles”.

Aperçu général des difficultés du parcours: en montée constante vers le col de l’Aubrac, mais, malgré quelques bosses ci et là, la pente est très raisonnable.

Le GR65 traverse Nasbinals et gagne le hameau voisin de Le Coustat sur le goudron.

Après le hameau, il monte alors doucement, d’abord sur le goudron, puis sur un chemin assez caillouteux, à travers le feuillus. Ici, les pins ont disparu et le chêne remplace le plus souvent les conifères. Les charmes, les hêtres et les chênes font parfois comme de vrais petits tunnels d’ombre.
Mais rapidement, le paysage s’ouvre et les haies remplacent les forêts. Pourtant, le changement de végétation donne parfois le sentiment d’avoir quitté l’Aubrac. Les pins ne sont plus présents, mais les vaches paissent toujours derrière les chênes et les murets de granit coiffés de fils de fer barbelés.
Après avoir traversé sur un pont le ruisseau dit Pascalet, au Pont de Pascalet, le chemin, marqué de pieux de bois, continue à monter doucement sur la colline.
Le chemin se coule dans un paysage jamais banal, façonné par la géographie, l’histoire et les hommes. L’agriculture et en particulier l’élevage marque encore très profondément l’histoire de ce paysage. Partout, le bétail broute l’herbe rare. De mai à octobre, de jeunes vaches, des taureaux et des veaux passent l’été ici et redescendent plus bas, entre octobre et avril. Le bétail erre, sans bergers, dans les prairies et la lande clôturées de fil de fer barbelé.

Chez la race d’Aubrac, le museau, les bords des paupières et des cils sont entourés d’un halo blanc, comme si le bétail avait été maquillé. Ces élégantes vaches, à la robe fauve, arborent de belles cornes. Les taureaux sont presque toujours plus pâles que les vaches. On leur a ôté leurs belles cornes. Aujourd’hui, le bétail, sur le plateau d’Aubrac, est avant tout utilisé pour la production de viande. Cette race est paisible, même si parfois quelques trublions méritent un traitement à part. Ici, une double barrière de protection, électrisée, n’invite pas le marcheur à dépasser la barrière.

Le chemin se rapproche progressivement de l’immense ferme de Pascalet/Ginestouse. Gigantesque, c’est peu dire. On voit les pâturages s’étendre à l’infini jusqu’ à la limite de la forêt au-dessus où il faudra bien sûr monter.

Et les vaches nous regardent passer avec leur placidité habituelle, avec leurs grands yeux des velours. “Pèlerin, passe ton chemin” semblent-elles dire avec bienveillance.

 

Section 2: Sur les grandes “drailles”.

Aperçu général des difficultés du parcours: montée douce sauf au niveau du col.

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Peu après, une barrière barre le chemin, mais l’espace est si vaste que le regard du marcheur ne saurait deviner jusqu’où ses pas le mèneront.
C’est alors qu’apparaissent les premières grandes “drailles”, ces chemins mi herbeux, mi caillouteux, dessinés près des murets de pierre pour déplacer le bétail.
Encore une barrière et le pays s’ouvre encore un peu plus, toujours plus large. Le chemin s’enfonce au milieu des larges “drailles”, croisant parfois de petits blocs de rochers arrachés d’on ne sait où sous les coups de griffe du gel des hivers rigoureux.

Tout là-haut, au-dessus de nos têtes, un “buron” semble posé sur le toit du monde.

Un évènement majeur en Aubrac est la transhumance. Aux alentours de la St Urbain (25 mai), on décore le bétail de plumes, de pompons, de rubans et de fleurs, et on le conduit sur les hauts plateaux pour y passer l’été. Le bétail reste ici jusqu’à la fête de St Guiral, le 13 octobre. A l’origine, les “buronniers” passaient ici la période d’estive. Ce qui était au départ une hutte sommaire, s’est assez vite transformé en quelque chose de plus solide, le “buron”, au toit couvert d’ardoises. Le“buron” était aussi un endroit pour fabriquer et faire vieillir le fromage. Le travail était dirigé par le “cantalès”, le fromager. Le “bedeliè” s’occupait des bêtes, leur dénichant les meilleurs pâturages. Le “pastre” » était chargé de la traite, deux fois par jour. Il y avait encore un “rol”, un jeune garçon à tout faire.

A la fin du XIXème siècle, 1200 “buronniers”, occupant 300 burons, produisaient 700 tonnes de fromage, une quantité requérant la présence d’au moins 15’000 vaches laitières sur le plateau. A partir de 1930, la production se mit à décroître substantiellement et le nombre de “burons” actifs connut une chute rapide et spectaculaire. En 1950, la production annuelle chuta à 25 tonnes. Il devenait difficile de trouver du personnel désireux de passer l’été loin du confort. En conséquence, le prix du fromage produit ici devint prohibitif.

Mais voilà! Il y a aussi une autre raison. Les vaches d’Aubrac, avec leurs yeux d’andalouses, sont de pauvres laitières. La production annuelle d’une vache Aubrac sélectionnée est de 1’550-2’000 litres par année, très loin du potentiel d’une bonne vache laitière, qui est de l’ordre de 10’000 litres. Ainsi, graduellement, le choix se porta sur les races laitières, Holstein (frisonne, prim’Holstein, origine: Hollande, Allemagne) et Simmental (origine: Suisse). Aujourd’hui, 90% du lait produit pour fabriquer le Laguiole (AOC du fromage d’Aubrac) provient de la race Simmental. Depuis 2004, une nouvelle régulation exclut des vaches autres que l’Aubrac et la Simmental pout l’élaboration du Laguiole.

Ces races laitières sont rarement présentes sur le plateau de l’Aubrac. Quoiqu’il en soit, la race d’Aubrac a toujours ses fans. On dit ici qu’il y a un sentiment fort pour un retour de la race originale dans le pays. Malgré le fait que les “burons” soient devenus de nos jours une attraction touristique, il n’en demeure pas moins que plus de 150’000 individus de la race Aubrac sillonnent encore le pays.

Et c’est au milieu des Aubrac, que la rigueur des “drailles” se calme un instant près d’un bosquet de chênes. Ici, la terre est rouge et l’eau ruisselle en abondance, jaillissant des entrailles de la terre grasse. Au-dessus des “burons”, dans le lointain, se dessine la colline conique des Trois Evêques, la limite entre trois 3 évêchés de l’ancien temps, aujourd’hui la frontière entre les 3 départements français du Cantal, de la Lozère et de l’Aveyron qui se rejoignent ici. Les landes vides se prolongent jusqu’au haut de la crête.

Encore une dernière “draille” pour gagner le point le plus élevé, à 1364 mètres d’altitude. C’est avec beaucoup de regret que l’on laisse derrière soi ces griffes profondes de l’activité du bétail et des hommes.
Ce que la nature a mis des siècles à créer, les hommes sont capables de le défigurer avec grande aisance. Près de la petite croix de pierre au sommet de la montagne, ne sont-ils pas allés à planter une cahute qui ressemble à une arrivée de téléski! Mais oui, on skie aussi en Aubrac!

Du col, le chemin descend doucement sur la terre rouge vers Aubrac.

Section 3: En passant par Aubrac, le mouchoir de poche et le petit joyau du plateau.

Aperçu général des difficultés du parcours: après Aubrac, cela se complique progressivement et les pentes vont ne faire qu’augmenter. Les cailloux aussi.
après Aubrac, cela se complique progressivement et les pentes vont ne faire qu’augmenter. Les cailloux aussi.

 

Peu après le col, les tours aux ardoises grises d’Aubrac apparaissent rapidement en dessous. Une Vierge banche veille sur le hameau.

Tout à côté se dresse la grande bâtisse du Royal Aubrac, témoin d’une grandeur passée et qui se cherche à se faire un nouveau nom. Déjà du temps de Adalard, le couvent de Notre-Dame des Pauvres attira ici non seulement les pèlerins, mais aussi les lépreux, les tuberculeux et les va-nu-pieds. L’histoire se perpétua longtemps plus tard au XXème siècle et Aubrac redevint un lieu de guérison. C’était l’époque aujourd’hui révolue des sanatoriums, cette idée que la sagesse est d’établir dans l’air pur et vif, à la senteur des bois, les conditions idéales pour requinquer les poumons endoloris.

L’histoire de ce bâtiment est tout aussi mystérieuse que L’Aubrac lui-même. Sa conception remonte à 1895, où on imagina que donner de l’air pur et du bon lait pourrait bénéficier aux tuberculeux. En 1902, le bâtiment devint ainsi un sanatorium, sous la responsabilité du Dr Saunal. Plus tard, la construction devint le Royal Hôtel, une branche de l’Astoria Hôtel et de International Vichy. L’imposant immeuble (plus de 60 chambres) était un des plus modernes de l’époque, avec l’eau, l’électricité, les toilettes à chaque étage. Il faut noter qu’aujourd’hui seulement 7 habitants sont inscrits au registre de la commune. Dans les années 1960, il changea d’affectation, devenant une résidence pour camps de vacances et séminaires. Mais cela ne dura pas longtemps. Pendant des années, l’immeuble fut abandonné aux conditions rigoureuses de l’hiver. Un privé racheta l’hôtel en 2008. Des rénovations sont en cours pour transformer le bâtiment.

Quoiqu’il en soit, on trouve à se loger ici, dans une annexe de l’hôtel.

Le chemin traverse la D589, la départementale qui traverse l’Aubrac et que nous suivons depuis longtemps. Juste en-dessous de la route, à l’entrée du hameau, sur une œuvre moderne, créée par Jean-Claude Lanoix, sculpteur d’Alsace, on peut lire: “ Dans le silence et la solitude, on n’entend plus que l’essentiel”. Quand on glisse l’œil dans le cercle de l’œuvre, on peut mettre en ligne la Vierge au-dessus et la Dômerie du village en dessous.
Aubrac est grand comme un mouchoir de poche, avec un petit lac au-dessous, hélas assez éloigné du village. Aubrac, c’est en fait le cœur du plateau. Lorsque le pèlerin débouche dans le village, venant de l’Est, il voit en premier l’église Notre-Dame des Pauvres, ses arches romanes et son clocher.

Situé à 1260 m d’altitude, le hameau comprend aujourd’hui les restes de l’ancien monastère, quelques hôtels.  Devant l’exiguïté de l’endroit, il est difficile de se faire une idée précise de l’ensemble que constituait le monastère au Moyen-Âge. Du monastère demeurent quelques bâtiments originaux. Un de ces édifices date du XIIème siècle; c’était autrefois l’hôpital, avec ses belles fenêtres étroites. Un deuxième édifice est une grande tour de 30 mètres de hauteur, la Tour des Anglais, percée au Sud de six ouvertures. L’église du Chapitre, l’église de Notre-Dame des Pauvres, de style byzantin est intacte. Le presbytère, sans caractère particulier, complète l’équipage. Le couvent s’étendait sur une longueur de plus de 100 mètres et sur une largeur équivalente. Il était ceint d’une grande muraille et incluait en plus des édifices encore présents des corps de logis pour les moines, un cloître, un cimetière, un four, une forge, des prisons. Un vrai village, en quelque sorte.  Sur la porte d’entrée était gravée l’inscription “In loco horroris et vastae solitudinis” (dans ce lieu d’horreur et de vaste solitude). En dehors de l’enceinte du couvent, une auberge et une vaste écurie étaient à disposition des pèlerins et des voyageurs.

Un document de 1216 raconte les origines de la Dômerie d’Aubrac. Vers l’an 1100, Adalard d’Eyne, fils d’un comte de Flandres, se rendant à St Jacques de Compostelle aurait traversé ces rudes contrées couvertes de forêts, où il n’y avait qu’une ancienne voie romaine. Il aurait été assailli par des brigands dont le jeu était de détrousser les voyageurs. Faisant face aux agresseurs, il aurait fait le vœu de fonder en cet endroit un hôpital et de purger la montagne des bandits de grand chemin.  Il aurait même failli mourir ici dans une tempête lors de son retour de Santiago, précipité avec sa mule dans le ravin.  Ce nouveau danger l’aurait réconforté dans son vœu de fonder une place pour les pèlerins, qui pourraient trouver un abri pour lutter contre les périls du chemin (loups, brigands, climat extrême).  Est-ce une légende ou la réalité? Personne ne le sait. Une autre histoire raconte qu’à son retour de Compostelle avec ses 30 chevaliers, cherchant un abri pour passer la nuit, il tomba sur une caverne. A l’intérieur, il y avait des douzaines de têtes de pèlerins décapités. Il eut une vision du ciel pour lui ordonner de créer un refuge pour les pèlerins dans ce terrible endroit. Que ce soit en gratitude pour sa délivrance ou pour chasser de son esprit l’horrible massacre, Adalard fonda Aubrac, un monastère hôpital vers 1120. Treize prêtres furent chargés des tâches ecclésiastiques. On leur ajouta une douzaine de chevaliers chargés de protéger les pèlerins des bandits.  Des frères laïcs prirent le service des soins aux malades et des dames de bonne famille de la gestion des cuisines et des nettoyages.  Les “donats”, des personnes qui s’étaient données corps et biens au service de l’hôpital et qui y résidaient, complétaient le personnel, en gérant les terres et les forêts de la communauté. Ils étaient traités comme les frères de l’hôpital.

Adalard travailla à son projet pendant quinze ans et, à sa mort en 1135, deux corps de bâtiments étaient déjà construits: une hôtellerie pour les voyageurs et une maison pour les religieux. Les moines commencèrent à déboiser les terres marécageuses où poussaient pour l’essentiel des hêtres et des chênes. A la suite d’Adalard, les moines défrichèrent toute la forêt, la transformant en pâturages. Les pâturages devinrent alors la richesse et l’honneur du monastère. Les moines agrandirent le monastère et l’hôpital, bénéficiant de l’aide des seigneurs locaux. La Dômerie était sous la règle de St Augustin. Les Chevaliers de l’Ordre des Templiers assuraient la protection des pèlerins. Rapidement, la communauté se mit à s’agrandir. La moitié des propriétés se trouvait autour du monastère, l’autre moitié dans des endroits plus accueillants, dans la vallée du Lot et dans le Cantal. L’hôpital ne tarda pas à recevoir de multiples donations de la part des seigneurs et des clergés du voisinage. Pour la communauté, le bénéfice alla encore plus loin, puisque le pape même couvrit les religieux de sa protection, en leur reconnaissant le privilège de ne dépendre que du Saint-Siège.  A partir de 1240, le prieur de l’édifice porta le nom de Dom (maître) et le site se nomma la Dômerie de l’Aubrac. L’église et deux bâtiments privés demeurent de l’époque fondatrice. Les Doms se succédèrent au cours du temps. Les privilèges, le travail assidu et la bénédiction divine firent rapidement de ce lieu un immense domaine autour de l’hôpital. Cela prit des siècles pour éliminer une grande partie des forêts alentour, pour mettre en valeur les terres incultes et marécageuses. Mais la prospérité du lieu excita aussi l’envie des communautés voisines. A moult reprises, le monastère fut assailli, pillé.  En 1348, les religieux firent ériger la Tour des Anglais, pour se protéger de ces “maudits anglais”qui avaient envahi le Rouergue voisin. La tour n’empêcha nullement l’incursion et le pillage des anglais, de tous les bandits de grand chemin qui reprirent le flambeau au départ des anglais et des protestants lors des Guerres de Religion.

Avec le temps, les religieux montrèrent quelques signes de relâchement dans l’observation de leur règle. Le domaine était devenu si étendu, qu’il fallut mettre ne place un nouveau système de gestion.  En 1467, la Dômerie fut érigée en abbaye commendataire.  On divisa les revenus de toute nature en trois lots. Le premier lot fut alloué au “seigneur dom”, le deuxième au chapitre, le troisième à la gestion de la communauté.  Cette mesure fut à l’origine de la décadence de la Dômerie.  De 1467 à 1790. Aubrac compta 17 abbés commendataires, pour la plupart des évêques ou des cardinaux. Mais en ces temps-là, ces braves ecclésiastiques se soucièrent plus d’arrondir leurs fins de mois que de veiller au bon ordre et à la conduite de la communauté.  En 1649, les possessions du monastère s’étendaient sur plus de 20 paroisses du Rouergue et du Gévaudan. La corruption devint la règle. On utilisa même le monastère pour passer le carnaval en fête. L’aumône du pain, était la marque de fabrique de l’institution. Des cohortes de paysans de la région venaient en masse ici pour se nourrir. La distribution du pain se fit plus rare, plus chaotique, ce qui créa de luttes scandaleuses aux portes de l’hôpital.  Arriva ce qui devait arriver. Un édit royal de 1760 supprima le bénéfice des revenus de la Domerie.  Par un décret de 1792, le monastère d’Aubrac cessa d’exister. Les religieux furent dispersés et l’hôpital évacué.

La Dômerie pouvait recevoir des milliers de pèlerins, qui, à travers le froid, le brouillard ou la neige, étaient guidés depuis très loin par les sons des cloches de l’hospice. Le clocher contenait la cloche dite “Maria”, la cloche connue sous le nom de “Cloche des Perdus”. Il y était gravé ceci: ” Deo jubila, clero canta, demones fuga, errantes revoca” (honore ton Dieu, chante pour le prête, chasse les démons, rappelle les égarés).  On la sonnait tous les soirs pendant 2 heures.  De nos jours, l’administration a installé une autre cloche plus loin qui sonne de demi-heure en demi-heure, en hiver, par temps de brouillard. L’Aubrac a été vidé de ses habitants par la rigueur de son climat et par sa position géographique. La forêt originelle a disparu. La déforestation et l’économie pastorale ont donné à ce pays sa physionomie actuelle, celle d’un plateau dénudé. La sauvagerie du lieu disparut en même temps que la forêt. Aujourd’hui, il ne reste que quelques sous-bois, qui ont perdu tout de leur caractère non sécure. Il ne reste ici que le ciel ouvert, la nudité qui ouvre le retour sur soi et le recueillement.

Pline l’Ancien rapporte que la production de ce que l’on nomme aujourd’hui le fromage de Laguiole remonte à la Haute Antiquité. Mais ce sont les moines d’Aubrac qui ont sélectionné la race bovine, développé les techniques de fromagerie, et inventé l’aligot. Il est intéressant de noter aussi que les moines ont développé un système agro-pastoral, basé sur la nature complémentaire de la vallée et de la montagne. Ils furent peut-être à l’origine des pâturages en montagne et de son corollaire, la transhumance. Le système permettait une grande autonomie : des céréales dans les vallées, du lait et du fromage en été dans les montagnes.

En 1353, une tour de 30 m de haut fut ajoutée pour se défendre contre les brigands, mais aussi contre les anglais de la Guerre de Cent ans. D’où son nom : “Tour des Anglais.” La tour est aujourd’hui un gîte.
Aujourd’hui, Aubrac ce n’est plus qu’une grande place au milieu d’un carrefour, la Dômerie et quelques hébergements autour. Il y a belle lurette que la vie agricole a disparu d’ici, même si on essaie de s’y rappeler d’une autre manière.

La “Tour des Anglais” est un gîte aux conditions assez spartiates. Si le tarif est dérisoire (8.5 Euros pour la nuit), les sanitaires sont sur la place du village. Cependant, le charme en est évident. On peut, bien évidemment, trouver un logement plus confortable, à l’hôtel de la Domerie, et aussi dans deux bijoux de logements. Si vous aimez le baroque, choisissez l’Annexe de l’Aubrac, un cocon assez exceptionnel sur la place du village. Si vous préférez le style dépouillé, faites un arrêt chez Cyrille à la Colonie. Ce dernier a transformé de manière assez stupéfiante une ancienne colonie (chambres, appartements sur 3 niveaux et brocante). Quel que sera votre choix, la nuit sera tranquille ici.

A partir d’Aubrac, il y a une transition soudaine dans le paysage. Le chemin abandonne le plateau pour plonger assez abruptement dans la forêt sur les contreforts de la vallée du Lot. Il existe une alternative au GR65 pour les gens qui n’apprécient guère les descentes raides sur les chemins caillouteux et les grosses pierres. Il suffit de suivre la D533, la route goudronnée qui descend directement à St Chély d’Aubrac. La circulation des véhicules est très tranquille. La route suit une belle vallée où coule la Boralde de Chély, une petite rivière qui rejoint le Lot, après St Chély d’Aubrac à St Come d’Olt. Le long du trajet, à 2 km de St Chély d’Aubrac, on trouve à se loger.

Mais, bien évidemment, les pèlerins préféreront plonger des plaines dénudées de l’Aubrac dans les tunnels de feuillus vers la vallée du Lot, bien en dessous. Le chemin est très caillouteux. Si vous aimez marcher sur les pierres, vous allez apprécier car la descente sur St Chély d’Aubrac est un vrai régal. Vous allez vite comprendre que par temps de pluie, il vaudrait peut-être mieux suivre la route. Mais les pèlerins sont ainsi faits. Ils détestent mettre leurs pieds en dehors des chemins où ils imaginent que leurs aïeux ont souffert sang et eau. Mais, il n’y a jamais eu de description du chemin par ici.

Lorsque l’on suit le GR65 traditionnel depuis Aubrac, le GR65 suit un moment la D987 qui va vers Espalion. Ce sont les derniers soubresauts du plateau de l’Aubrac. Puis, il quitte la route pour un étroit chemin, souvent caillouteux qui s’en va dans les noisetiers, les buissons, les genêts et la charmille.

Au début, le chemin passe dans les prés au milieu des herbes folles, des églantiers, des noisetiers, des aubépines, des sorbiers et des prunelliers.
Puis, progressivement, le chemin caillouteux se rapproche de la forêt.
Le chemin amorce bientôt la descente. Ici, les cailloux sont encore discrets. Les arbres augmentent de taille. Ce sont avant tout de grands et majestueux frênes, des charmes et des hêtres dont les troncs ressemblent à des bouleaux, des châtaigniers en pagaille. Les chênes et les conifères sont plus discrets ici.
Plus bas, le chemin gagne un petit replat dans la forêt dense où coule le discret ruisseau de l’Adrech.

Pourtant, à un certain moment, le paysage s’ouvre pour laisser deviner la vallée du Lot. Même si la végétation s’est considérablement transformée, nous sommes encore en Aubrac, comme le témoignent les murets de pierre et le fil de fer barbelé. Ici, nous sommes à mi-côte, sur le dernier reste du plateau de l’Aubrac. D’un toboggan à un autre, le sentier se décline en paliers. Mais la descente sur le Lot est irrémédiable, programmée.

Section 4: De la pente et des cailloux, demandez le programme.

 

Aperçu général des difficultés du parcours: descente vers la vallée du Lot, le plus souvent sévère, non pas toujours à cause de la pente, mais surtout à cause de l’état du chemin.

C’est à partir d’ici que le randonneur plonge vers le fond de la vallée, sur de grosses pierres irrégulières en guise de chemin. Des pierres, encore des pierres, toujours des pierres, de tous les formats, sur une pente sévère jalonnée de petits murets moussus.

En descendant, le regard se pose en bas sur la faille où coule la Boralde de St Chély, et plus haut sur la colline où il faudra y passer plus tard. Car, on le sait d’avance. Le chemin va remonter, c’est évident. Il en est toujours ainsi.
De rares maisons de pierre inoccupées hantent ce paysage aride où tout n’est que pierres et rocaille.
Bientôt s’annonce le petit hameau de Belzevet, une petite poignée de maisons massives, avec des toits de lauzes qui peuvent se coucher jusqu’à terre. Juste en-dessous du hameau, le chemin contourne les piliers basaltiques d’un ancien volcan. C’est une cheminée de lave dégagée par l’érosion, comme on en trouve dans la ville du Puy. Les ruines misérables d’un château féodal sont encore présentes sur le sommet.
Vous rencontrerez sans doute ici une autre race bovine, la Salers. Ces vaches sont assez irrésistibles, avec leur robe acajou ou noire, leurs longs poils tirebouchonnés. Avec leurs cornes en forme de lyre, ces vaches se retrouvent le plus souvent dans le Cantal. Des éleveurs enthousiastes essaient de faire revivre la race originale, qui est noire, et qui vient du fond des âges. Apparemment, les vaches brunes sont plus enclines à se frotter aux nombreux marcheurs qui passent ici. Car, il faut aussi le dire. De nombreux randonneurs remontent le chemin, venant de St Chély d’Aubrac. Le tour de l’Aubrac passe par là.

Les chemins sont abrupts et pierreux sur ce versant de l’Aubrac, coincés entre des murailles et des murets de pierres sèches. Les chemins peuvent être boueux, glissants en diable. Le paysage est bocager avec sa végétation assez exubérante. Ce sont toujours des charmes, des hêtres, des chênes des érables et des châtaigniers qui se glissent derrières les murets encombrés de pierres. Alors, la pente du chemin devient encore plus sévère, à travers bois et ruisseaux jusqu’à St Chély d’Aubrac.

C’est une sorte de chemin de meunier bordé de pierres recouvertes de mousse, dans les calcaires et les schistes. De grosses pierres sont dispersées en abondance sur le chemin. De grosses racines s’infiltrent dans les rochers. Et dire que, dans le passé, les chars à bœufs empruntaient ce chemin!

Un instant, la déclivité se calme, avant de traverser le ruisseau de l’Aude, mais cela ne dure pas longtemps.
D’ailleurs un panneau révélateur conseille aux conducteurs d’animaux et aux cyclistes de rejoindre St Chély d’Aubrac par la route. Par temps de pluie, faites de même. La traversée du ruisseau, au milieu des herbes folles, sur une pente excessive, ne procurera pas de plaisir à beaucoup d’entre vous.
Il en est bientôt terminé du chemin difficile et tortueux. Passer de 1366 m à 875 m d’altitude, cela se mérite. Le goudron terminera le travail pour arriver au village.

St Chély d’Aubrac est un charmant petit village de 530 habitants. De nombreux pèlerins s’arrêtent ici, dans un village qui est aussi le point de départ de très nombreux circuits de randonnée en Aubrac. L’UNESCO a classé le trajet de Nasbinals à Chély d’Aubrac dans la catégorie Héritage de l’Humanité en 1998. Il en est de même du Pont des Pèlerins et de sa croix de pierre. La route pentue qui conduit au pont sur la Boralde était la Rue des Tanneurs. Le Pont des Pèlerins est un pont à arche double, construit au Moyen-Age.

L’église romane date des XI-XIIème siècles. Elle fut reconstruite au XVème siècle, après un incendie durant la Guerre de Cent Ans. Il demeure une tour des anciennes fortifications et un beffroi. A l’intérieur, on trouve la copie d’un Rubens, et un bas-relief gothique représentant le Christ et quatre de ses apôtres.
Le village possède encore une tour du XVème siècle qui appartenait aux “Chapelains de Cuisinis”. Aujourd’hui la tour est privée et est devenue une très belle maison d’hôte. De charmantes villageoises tricotent et papotent au pied de la tour.
Ici, les bûcherons et les pèlerins ne sont pas tous faits de chair.

Gastronomie locale

 

En Aubrac, à part le fromage, deux boissons ont une grande réputation. La première est le “Thé d’Aubrac”, une boisson obtenue à partir de fleurs et de tiges de Calamint qui possèdent une saveur subtile mais puissante de menthe. La plante, qui pousse le plus souvent dans les sous-bois de bouleaux, présente diverses vertus. On peut l’utiliser en infusion pour stimuler la digestion, pour réduire les maux de tâte ou contrôler les palpitations et les vertiges. On peut aussi la convertir en de nombreux produits, comme des parfums pour desserts, des bonbons, des glaces. Mais, la plante sert aussi à obtenir une liqueur, obtenue après macération des feuilles dans de l’alcool. La liqueur peut être servie en apéritif ou comme digestif.

Une autre liqueur est la gentiane, obtenue à parti des racines. En Aubrac, la gentiane utilisée est la gentiane jaune. La liqueur n’est pas spécifique de l’Aubrac. Elle est présente partout dans les Alpes, où on utilise le plus souvent la gentiane bleue. En Aubrac, la gentiane est plus douce, et peut être servie comme apéritif ou comme digestif.

Logements